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Le 12 avril nous étions exposés aux rayons du soleil sur le chemin du Dojo où nous attendait le Maître. Notre voiture remplie de matériel photographique s'avançait sur la route de KOSHU vers SHIMO TOKAIDO.
Arrivés bien plus tard que prévu, nous avons eu le bonheur d'être accueillis par le regard doux, bienveillant et rempli de mansuétude de celui qui n'a jamais cessé d'aimer avec enthousiasme le Kendo depuis plus de quatre-vingts printemps et qui ne s'est jamais séparé du sabre en s'exerçant et en s'entraînant aussi rigoureusement qu'un bonze révérendissime parvenu à l'éveil. Parvenus devant la grande porte du Dojo qui a été reconstruit il y a cinq ans, nous trouvâmes ce dernier briller avec éclat sous le soleil printanier. Il gardait encore la senteur fraîche du bois dont il était fait. Quand nous demandâmes à le voir, le Maître eut la gentillesse de venir nous accueillir à l'entrée pour nous conduire dans la pièce de tatamis surélevée : c'était le siège du Maître qui sert également de pièce de réception, et où l'on voit, accroché au linteau, un magnifique panneau sur lequel est inscrit en gros caractères chinois "TSUYU DODO" (rosée pleine de dignité), écrit de la main du Maître GORO SAIMURA et qui constitue la devise du Maître. Après avoir échangé une courte conversation de politesse, nous nous enquîmes de la signification de "TSUYU DODO"; le Maître nous l'expliqua en l'indiquant du doigt : "C'est le maître SAIMURA qui me l'a donné en me disant : "De nos jours on ne pense qu'à gagner au Kendo; c'est la décadence du monde du Kendo. Je vous le donne parce que je souhaite que vous fassiez exception à cette tendance, quitte à être le seul". Il s'agit d'une citation ZEN qui dit que ceux qui veulent apprendre le Kendo doivent toujours penser à cultiver leur âme, respecter la personnalité de leurs partenaires, pour les plus forts maintenir leur posture et leur attitude avec dignité tout en attachant une attention particulière au MAAI (distance), au ZANSHIN (vigilance mentale), au SOCHU NO SAYO (mouvement intérieur des mains) afin d'aider le mieux les moins forts à dégager leurs propres capacités et pour les moins forts s'efforcer à apprendre des techniques à la fois grandioses et exactes sans être intimidés devant les plus forts". "C'est toujours le Maître GORO SAIMURA qui m'a accordé un enseignement sérieux et généreux entre mes trente et cinquante ans, soit une période qui fait partie de mes quatre-vingts ans de Kendoka. Il était un excellent maître au plein sens du terme. Je regrette sincèrement sa disparition survenue il y a quelques années". Il nous parlait avec nostalgie d'il y a un demi siècle en regardant de temps à autre vers le plafond : "Je l'ai rencontré pour la première fois lors d'un entraînement collectif à la préfecture de police de TOKYO où je travaillais comme professeur-adjoint. A cette époque, il n'y avait que très peu de professeurs de grande taille et la plupart appartenaient à des écoles anciennes, ce qui fait que peu se préoccupaient de la façon de se tenir. Parmi ces gens là, le Maître SAIMURA se distinguait fort par sa façon de se tenir et son attitude, puisqu'il avait enseigné à l'école spécialisée dans les Arts Martiaux de KYOTO. On eût dit un cygne parmi les canards. Depuis, il n'a jamais été désenchanté par sa thèse de l'union de l'âme et de l'art. Je profitais du temps libre pour aller le voir chez lui car il habitait tout près de chez moi; il ne me parlait que du Kendo. Taciturne et austère de coutume, il n'en était pas moins prêt à m'entretenir de cet art. Il était d'une clémence et d'une magnanimité infiniment grandes". Chaque propos du Maître révélait combien il vénérait son maître. En effet, ce dernier lui avait enseigné avec amour tout ce qu'il possédait. Le Maître se montrait pourtant bien modeste en disant qu'il était zéro à côté de son maître et qu'il était décidé à continuer ses exercices malgré son âge et en cherchant des idées innovatrices. On peut dire que l'âge n'a pas d'importance lorsqu'on fait des efforts acharnés pour parvenir à l'objectif qu'on s'est fixé. On reconnaît à cet esprit, à cette attitude la valeur suprême des Japonais nés au cours de l'ère MEIJI. Le Maître va sur ses quatre vingt cinq ans, et contrairement aux Kendoka de son âge qui souffrent des jambes et des hanches devenues peu contrôlables, il se porte comme le Pont-Neuf s'entraînant à la sueur de son front pour atteindre le summum du Kendo. Il est dit que pour travailler son corps et pénétrer le génie de l'art du sabre, il est indispensable de recourir au Iaïdo sans quoi on est condamné au simple acte de remuer un bâton. Le Maître a une habileté prodigieuse en Iaïdo; il ne manque jamais de se produire à la réunion de KYOTO où sa grande force et ses belles techniques éblouissent les spectateurs. Le jour de notre visite était justement son jour d'entraînement de Iaïdo. "C'est que mon fils en est arrivé à un stade qui lui permet de m'y aider..." C'est la supplication instante de ses disciplines qu'il a commencé, il y a une dizaine d'années, à dispenser l'enseignement du Kendo dans la matinée et celui du Iaïdo dans l'après-midi, et ce même dimanche; son programme est donc quasiment dépourvu de jour de repos. "Apprendre c'est se graver la sincérité sur la poitrine, enseigner c'est parler ensemble d'espoir" dit le maître qui, comme son maître, a toujours l'esprit ouvert à ceux qui cherchent et les guide avec générosité. "Le Kendo n'est rien d'autre que la répétition d'exercices; on dit bien "Qui aime bien progresse bien", mais le progrès est loin d'être certain pour ceux qui ne s'attachent à quelque chose qu'à moitié. Pendant plus de vingt ans, c'est à dire depuis que j'étais agent de police jusqu'à l'époque de professeur-adjoint et titulaire, je me suis entraîné jour et nuit, en oubliant littéralement de manger et de dormir, à tel point que l'on me qualifiait de maniaque du Kendo. Au cours de ma carrière de SHIHAB (enseignant) j'en faisais toujours autant et, épaté, le monde a fini par ne plus me traiter de fou..." dit-il en riant. Son ton restait doux et calme mais manifestait néanmoins son énergie et sa volonté ahurissantes de se perfectionner. "L'essentiel au Kendo, sur le plan DATOTSU (frappe et pique), c'est avant tout de maintenir les jambes, les hanches et les mains pour tenir la lame dans sa forme exacte. Pour en avoir une véritable maîtrise, il est absolument nécessaire d'apprendre le Iaïdo avec un vrai sabre". En ce qui concerne le Iaïdo, le Maître put fréquenter l'école du Maître NAKAYAMA HAKUDO dont l'un des grands disciples surtout, le Maître HASHIMOTO TOYO lui donna des leçons de cet art. "On dit que la continuité est une force; ceci est sans doute vrai pour n'importe quelle discipline, mais au Kendo en particulier, si on néglige de s'exercer, on n'a plus d'espoir. Par contre, les techniques que l'on a maîtrisées au bout des entraînements inlassables de sa jeunesse ne se sépareront jamais du corps. Il faut pratiquer tous les exercices de base sans négliger le moindre détail. Une fois acquise une base solide, on peut commencer les techniques avancées appliquées, sinon on se cassera la figure à mi-chemin. De plus, les gens les plus talentueux n'arriveraient pas à une étape plus élevée s'ils se contentaient de se battre à tort et à travers puisque jusqu'à un certain niveau, il y a un certain nombre de méthodes établies, exactement comme aux échecs japonais et au GO".
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